Manuscrito
]Époque 15 septembre 1865 - Davenport[
CHRONIQUE PARISIENNE
Je lis ce matin dans la Gazette des Étrangers :
On nous demande l’insertion de la note suivante :
« MM. Davenport et Fay donneront aujourd’hui jeudi 14 septembre 1865, à huit heures et demie du soir, à la salle Herz, une séance privée pour laquelle il ne sera délivré que soixante entrées nominales qui seront louées d’avance à raison de 30 francs chaque.
» Le bureau de location sera ouvert de 10 heures du matin à 6 heures du soir, et les coupons délivrés pour la séance du 13 y seront échangés pour des coupons pour cette séance, qui aura lieu tous les jours, à la même heure et dans les mêmes conditions. »
Ceci me paraît pas mal outrecuidant dans la forme comme dans le fond. Puisque cette note a été livrée à la publicité, il est permis d’en faire ressortir la naïveté et l’insolence.
Une séance privée — soixante entrées NOMINALES — louées d’avance à 30 fr.
Voilà les trois points sur lesquels je veux attirer l’attention du public.
Une séance privée — parce que l’autorité, on ne le dit point, a refusé l’autorisation de continuer les séances publiques.
Soixante entrées nominales — nominales parce qu’on ne veut point qu’un ingénieur, Duchemin, se glisse parmi cet infâme public, parce qu’on ne veut admettre que des journalistes acquis à la cause du spiritisme, parce qu’on ne veut pas convenir que les prêtendues spirites ne sont que des clowns maladroits et dont les tours sont attachés avec du fil blanc.
Enfin louées d’avance à 30 fr. — parce qu’après avoir été forcé de renoncer aux 4,000 fr. de recette des soirées publiques, il faut s’assurer au moins dix-huit cents francs pour les frais du culte.
Les frères Davenport n’avaient que deux partis à suivre : reprendre le coche et le bateau ou bien avouer franchement qu’ils étaient actifs, actifs, actifs et pas passifs du tout.
Au contraire, ils persévèrent dans leur mystification. Eh bien, la presse n’a qu’un devoir, c’est de persévérer dans ses critiques et dans ses protestations.
N’allez pas croire que ce soit une petite affaire que le spiritisme et qu’il faille le mettre
au rang de ces petites choses banales qui peuplent la huitième page des journaux et servent à justifier, comme on dit en argot d’imprimerie.
Le spiritisme est une question énorme. Et si j'avais l’honneur de diriger un journal, je n’hésiterais pas à faire un premier-Paris sur les spirites et les manifestations des esprits.
Il existe à Paris actuellement plus de cinquante mille personnes affiliées à de petites familles ou sociétés de tabulistes, d’évocateurs d’esprits frappeurs, de médiums, etc. Paris a une presse spirite qui dispose de deux ou trois feuilles hebdomadaires.
Paris possède plusieurs centres spirites qui rayonnent sur la province et l’étranger. Il y a aussi une librairie spirite où l’on édite des livres singuliers, qui vont toujours sans encombre jusqu’à la quatrième ou cinquième édition.
Enfin, parmi les adeptes, il y a des gens sincères et pas plus tard qu’hier je recevais la lettre suivante que j’ai tout lieu de croire écrite de bonne foi :
Monsieur,
À chacun son métier. À l'académicien à discuter sur le mérite de ceux qui prétendent à l'immortalité, aux astronomes à vérifier les découvertes et les assertions d'observateurs désintéressés, au médecin, à l'avocat, à chacun selon son métier, rien n'est plus juste.
Cependant je vous vois, monsieur, depuis quelques jours vous déchaîner avec une fougue magnifique, avec un entrain admirable et bien digne d'une meilleure cause, je vous vois lancer et entasser épithètes sur épithètes, jeter l'injure et le sarcasme.
Et contre qui? Chacun va croire qu'il s'agit probablement d'ouvrages malsains, d'une littérature horrible qui fait le désespoir des esprits nobles et élevés, ou bien qu'il s'agit de quelque nouvelle école à l'instar de celles qui divisèrent si profondément les littérateurs, il y a à peine quelques années.
Mais non, ce n'est pas cela ; parler de ce l'on connaît et ne dire son avis qu'après une longue méditation, c'est bien peu l'ordinaire ici-bas. Ne nous en plaignons pas, du reste ; il n'y aurait guère de discussions, moitié moins de journalistes, d'ouvrages, si l'on ne parlait que de choses connues et approfondies.
Enfin voilà le sujet de tant de scandales : le spiritisme.
D'abord, permettez-moi, sans autre préambule, de vous expliquer en deux mots cette chose horrible :
Le spiritisme n'est pas une nouvelle religion ; c'est une science qui apporte de nouvelles preuves à l'existence de Dieu, à l'immortalité de l'âme : les deux grandes bases du spiritisme et de toute religion.
Le spiritisme enseigne encore que notre âme, après notre mort, se dégageant de son enveloppe terrestre, vivra d'une existence à elle propre, et, sous cette forme, sera heureuse ou malheureuse, suivant le bien ou le mal que nous aurons pu faire. Dans le cas où le bien que nous aurions fait ne serait pas suffisant aux yeux de Dieu, nous serions obligés de recommencer une nouvelle existence.
Quelle est la conséquence du spiritisme? Amélioration de l'homme.
Étudiez, expérimentez pendant quelques mois. Et ensuite dites-moi ce que vous en pensez.
Vous ne pouvez pas dire a priori d'une science nouvelle qu'elle est absurde sans la connaître. Vous n'en avez pas le droit. À notre époque, il faut être plus modéré, il ne faut ni faire périr Galilée, ni tourmenter Fulton, ni jeter étourdiment de telles épithètes. Étudiez et répondez.
Quant aux frères Davenport, leur arrivée à Paris a causé du trouble dans le monde spirite. La France est généreuse, vous le savez, monsieur. En Amérique, en Angleterre, on vend son sang ; en France on le donne.
Aussi les spirites de France auraient-ils préféré des séances gratuites et puis moins de réclames.
Veuillez agréer, monsieur, mes salutations les plus respectueuses.
EUG. VILLARD.
63, rue Saint-André-des-Arts.
Il faut, vous le voyez, que le mal soit bien enraciné pour que l'on en soit arrivé à s'appuyer sur des jongleries pour prouver l'existence de Dieu et l'immortalité de l'âme.
Je voudrais donc que les journalistes qui dis
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posent en cette circonstance du pouvoir nécessaire pour provoquer une enquête, donnent de grands encouragements aux personnes qui découvriront les trucs des tabulistes.
On doit des remerciements à MM. Duchemin et Robin pour la façon dont ils ont mené les frères Davenport.
Si l'on réfléchit au nombre de fous qui sont entrés à Charenton conduits là par l’abus des manœuvres spirites, le danger paraîtra ce qu'il est : immense.
J'ai dit et je le répète aujourd'hui, des actes blâmables s'exécutent au moyen du spiritisme.
Le crime de captation est des plus faciles avec un compère qui sait manier une table. Vingt autres crimes et délits ont trouvé ou trouveront des complices dans cette population de fainéants, d'hommes et de femmes sans profession, sans moralité, et presque sans aveu, qui fréquentent les officines de leveurs de tables.
Il ne s'agit donc pas de s'amuser aux bagatelles de la porte, de dire comme M. de Pène, ce matin — et je blâme fort de cette indulgence un homme de son esprit et de son caractère — que les frères Davenport ont été exécutés et non jugés.
Ils ont été jugés. Ils se disaient passifs, on a prouvé qu'eux et leurs instruments étaient actifs.
Je les admets comme escamoteurs ; comme agents d'une puissance occulte, je m'en moque.
Le public a mis avant-hier de la férocité, dit-on, dans ses sifflets et dans ses huées. Mais les frères Davenport et leurs Barnums croyaient sans doute avoir devant eux des sauvages de l'Amérique du Sud, qu'ils venaient leur parler du grand Esprit ou du grand Manitou. On a eu raison de huer, de siffler les frères Davenport, on a eu raison de les chasser de leurs tréteaux ; on les eût bâtonnés que je le regretterais, pour notre réputation de peuple policé, mais en définitive, quant au principe, je n'y verrais pas grand mal. Un galant homme a toujours le droit de répondre à une insolence par un soufflet.
Les manœuvres des spirites sont immorales – vingt fois la police a eu à s'occuper d'affaires honteuses où le spiritisme jouait un rôle — elles sont humiliantes pour l'humanité. Je demande à grands cris l'enquête sur le spiritisme : que des savants, des médecins, des magistrats s'adjoignent quelques mécaniciens et quelques prestidigitateurs, qu'ils étudient sérieusement les phénomènes surnaturels et que le petit Moniteur publie le résultat de leurs recherches.
Voilà ce que je demande.
Ce soir, aux Folies-Dramatiques, première représentation des Blanchisseuses de fin, pièce en cinq actes, de MM. H. Lefebvre et Dunan-Mousseux.
M. Dunan-Mousseux est une célébrité de Paris pour la coupe d'un paletot et la rédaction d'une annonce.
Comme autour dramatique, mon confrère du rez-de-chaussée vous le dira lundi prochain.
JULES RICHARD