Manuscrito

Impresso [em andamento] [07/09/1865]
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LE PETIT JOURNAL

Tirage du petit journal

215,750

Jeudi 7 septembre 1865

Les frères Davenport

On parle beaucoup des frères Davenport.

Deux médiums d’une grande puissance.

J’ai trouvé dans un gros livre, nouvellement publié, les détails les plus précieux sur leur existence.

Amateurs du merveilleux, croyants de la vieille nécromancie oyez !

Les deux médiums qui ont établi leur temple à Genevillers, un peu en forêt, comme les druides, se nomment :

Ira Erastus Davenport, William Henry Davenport.

Ils sont nés tous deux à Buffalo, dans l’État de New-York.

Le plus âgé a vingt-cinq ans, le plus jeune en a vingt-trois.

Leur biographe, M. Nichols, prétend que les propriétés surnaturelles étaient un héritage de famille.

Leur mère, étant jeune fille, crut entendre une voix qui lui disait de regarder la pendule. - Elle regarda. – C’était l’heure à laquelle sa mère mourait loin d’elle.

Leur père avait, dans sa jeunesse, la prescience des événements, et la seconde vue des personnes et des événements.

Les deux frères sont presque du même âge, et ils se ressemblent d’une façon surprenante. Leur première et la seule occupation dans laquelle ils aient aidé leurs parents, ce fut de distribuer les journaux d’une des nombreuses agences de Buffalo.

* * *

La famille Davenport mit un soir ses mains sur la table à manger sans nappe.

Et la table fit les cent coups.

On fit grand bruit de ce bruit-là, - la foule accourut aux expériences.

Ira écrivait mécaniquement et traitait des sujets stupéfiants.

À la cinquième soirée, on constata un phénomène nouveau et surprenant. Selon le désir de la table, qui parlait par coups répondant, par leur nombre, aux diverses lettres de l’alphabet, on se procura un pistolet qui, sans être chargé, fut amorcé d’une capsule ; elle dit ensuite à un des deux frères d’aller dans un coin de la chambre et de tirer. Au moment où il lâcha la détente, le pistolet lui fut pris dans la main, et, à la lueur de l’inflammation, tous ceux qui étaient dans la maison virent très distinctement une forme humaine qui tenait l’arme et montrait un visage souriant à tous les spectateurs. La lumière et le fantôme disparurent à la fois, comme ces paysages que l’on aperçoit à la lueur d’un éclair, et le pistolet tomba sur le plancher.

Autre phénomène.

Le jeune Ira était assis auprès de la table à côté de son père, et la lumière était à peine éteinte, qu’il fut enlevé de l’endroit où il se trouvait par une force irrésistible, élevé sur la table, et enfin promené flottant dans l’air à travers la chambre au-dessus de tous les assistants, à une hauteur de neuf pieds environ au-dessus du sol ; tout le monde put le toucher, tandis qu’il voltigeait ainsi au-dessus de l’assemblée.

Pendant qu'on observait cette merveille, quelqu'un se mit à crier : « - Mais William vole aussi ! » et les deux frères se trouvèrent ainsi défier les lois de la pesanteur, soulevés par quelque puissance d'une nature que nous ne voulons pas chercher à découvrir. Chose plus étrange encore - si l'un de ces faits peut être plus étrange que l'autre, ou si celui-ci peut ajouter quelque chose au merveilleux de celui-là - la petite fille alla rejoindre ses deux frères dans l'air, et ils voltigèrent aussi tous les trois au-dessus de l'assemblée.

* * *

Un autre jour il y avait deux tables dans le salon, et les assistants s’étaient rangés autour de l’une de ces deux tables : sur l’autre, d’après les indications d’un gros personnage, on avait mis de quoi écrire, du papier et des crayons.

Les spectateurs restèrent assis et silencieux pendant quelques minutes. Tout à coup, et cela en plein jour, ils virent un crayon de plomb se lever de la table, prendre une position presque perpendiculaire, comme s’il avait été tenu par une main invisible, et commencer à écrire avec une grande rapidité, tandis que le papier paraissait aussi animé et semblait se mouvoir sous le crayon.

* * *

Les manifestations dont nous avons déjà parlé se reproduisirent à des séances publiques. On entendait des coups bruyants ; la table répondait aux questions qu’on lui faisait ; des silhouettes de fantômes se montraient à lueur d’un coup de pistolet ; des jets de lumière brillaient au plafond de la chambre ; des instruments de musique s’envolaient, tandis qu’on en jouait, au-dessus de la tête des assistants pour voltiger dans l’air.

* * *

Beaucoup de gens disaient que c’était une supercherie. On observait donc les Davenport avec une attention des plus minutieuses, et on désignait une personne pour les tenir. Chaque personne de la société prenait les mains de ses voisins lorsqu’on se trouvait dans l’obscurité, afin de pouvoir répondre de sa neutralité.

Un jour, quatre personnes choisies à cet effet tinrent les deux jeunes gens ; quatre autres s’emparèrent de M. et de Mme Davenport, et la petite Elisabeth elle-même fut saisie par deux autres personnes. Toutes les précautions imaginables étaient prises.

Lorsque tout cela fut bien arrangé, Ira s’éleva en l’air, monta jusqu’à la hauteur de la

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tête de ceux qui le retenaient, et enfin s’envola jusqu’au plafond.

* * *

Voilà les premiers phénomènes décrits dans la biographie de M. le docteur Nichols.

(1) Phénomènes des frères Davenport, par Nichols, traduit de l'anglais par Mme Bernard Derosne. Un volume de 300 pages. Prix, 3 fr. 50 c. Librairie du Petit Journal.

* * *

M. Henri de Pène a été le témoin de leurs exercices actuels. – Il raconte qu’à Genevillers, près Paris :

Les frères Davenport, étant placés tous deux dans une armoire, y furent solidement attachés par les spectateurs ; - l’un d’eux fut garrotté aux pieds et aux mains avec le plus grand soin par M. Amédée Achard ; puis les ventaux furent refermés et les lumières éteintes. Il se fit un grand bruit dans l’armoire, – des coups sourds, des frôlements, des chocs violents ; puis, au bout de quelques secondes, les lumières rallumées et les portes ouvertes, on vit dans armoire les deux frères assis sur leurs chaises, libres, les cordes à leurs pieds.

On referma les portes, et trois secondes après, les Davenport étaient liés comme ils l’étaient au commencement.

* * *

On nous pria alors d’examiner divers instruments de musique, deux guitares, un violon, un tambour de basque, et deux clochettes – tout cela était parfaitement ordinaire. On plaça ces divers objets dans l’armoire auprès des frères Davenport, dont nous vérifiâmes les liens ; puis les portes furent refermées – les lumières étant étaint éteintes, il se fit immédiatement un grand tumulte :

Les guitares, frôlées, gémissaient lugubrement ; le tambour de basque frémissait et bondissait sous des chocs saccadés ; l’archet, manié par une main inexpérimentée, esquissait une sorte de mélodie sauvage et brutale, qui rappelle un peu les gigues anglaises ; les sonnettes tintaient et frappaient les parois de l’armoire comme si elles étaient lancées avec force. – Cette armoire noire, pleine de tumulte, et éclairée seulement par la rampe voilée, avait je ne sais quoi de mystérieux et d’horrible. Tout à coup, par l’ouverture carré pratiquée dans le panneau central, nous vîmes apparaître et disparaître brusquement des mains humaines, blanches, livides ; l’une d’elles, au bout d’un bras, s’élança vers nous, semblable à un serpent, puis disparut subitement. Et pendant ce temps, l’orchestre barbare continuait son vacarme.

* * *

À un certain moment, une des sonnettes, lancée par la lucarne, tomba à nos pieds – puis quelque chose de vague apparut ; était-ce une face humaine ? – L’émotion devenait trop forte, une sensation inexprimable de surprise et d’horreur commençait à serrer la poitrine des spectateurs ; on ralluma les lampes et on rouvrit les portes de l’armoire. – Les Davenport étaient toujours garrottés, les instruments étaient pêle-mêle à leurs pieds.

* * *

Les exercices des frères Davenport ont deux parties. Mon confrère, après avoir passé l’entracte dans le jardin des sorciers modernes, continue sa description :

L’aspect de la salle est quelque peu modifié, - les sièges sont rangés en cercle autour d’une petite table carrée, sur laquelle une bougie allumée, les deux guitares, les sonnettes et le tambour de basque ; de chaque côté de la table sont placés deux chaises réservées aux médiums. On les y lie avec autant de soin et de complication que possible ; - pour plus de sécurité, le nœud principal des cordes est scellé à la cire, et une personne présente y imprime son cachet ; sous les pieds des médiums, et pour garantir leur immobilité, on place une feuille de papier blanc sur laquelle, avec un crayon, on trace une ligne entourant exactement leurs chaussures. S’ils bougent d’un centimètre, il est matériellement impossible qu’ils puissent, dans l’obscurité, replacer leurs pieds à la place précise qu’ils occupent. Chacun s’installe sur les chaises, on forme la chaîne en se tenant les mains ; puis la bougie est éteinte.

Un frôlement subit, prompt comme un battement de paupière, - on rallume. – Un des frères Davenport est en bras de chemise, - son habit arraché de ses épaules a été lancé dans un coin ; il est toujours garrotté, ses mains sont liées ; le cachet est intact.

* * *

Encore la nuit. Un bruit rapide, léger comme un frôlement d’ailes ; le médium est maintenant revêtu d’un habit enlevé des épaules d’un spectateur. Et toujours ses mains sont bien derrière son dos et fixées à sa chaise ; le cachet est intact, ses pieds n’ont pas bougé.

On éteint encore une fois ; - et on rallume une seconde après. – Davenport est habillé, son habit est remis, le paletot du spectateur est à terre, les deux médiums sont libres ; les cordes dénouées sont à leurs pieds, toujours immobiles sur le papier.

* * *

On les rattache avec une sorte de colère, on accumule les nœuds sur les nœuds ; - jambes, corps, bras, taille, épaules, tout est lié ; ils sont revêtus de cordes entrecroisées, le papier révélateur est sous leurs pieds. On a mis de nouveaux cachets et de nouvelles empreintes sur la cire brûlante. Toutes les précautions sont prises. On souffle les bougies.

Un silence de mort se répand, troublé seulement par la respiration haletante de deux ou trois femmes nerveuses.

* * *

Nous distinguons alors, dans l’obscurité profonde qui nous entoure, les guitares rendues lumineuses par une application d’huile phosphorée. On les voit sur la table, répandant une clarté faible, assez semblable à la prunelle d’un animal appartenant au genre félin ; - elles se meuvent, elles se soulèvent et retombent sur la table, elles se soulèvent encore et lentement, elles planent ; puis, comme emportées par un tourbillon, elles décrivent un cercle, la rotation s’accélère le cercle s’élargit et les deux guitares lumineuses tournoient, semblables à de gigantesques phalènes ; elles vont, viennent, tournent, planent, et dans leur tourbillon rapide et capricieux elles effleurent nos cheveux, et l’on se sent sur le visage un vent froid comme un souffle de trépassé.

Horreur ! elles heurtent nos têtes, elles choquent en bourdonnant nos genoux, nos poitrines, nos épaules – et voilà que les sonnettes roulent à nos pieds, et que le tambour, poussé par une main invisible, monte dans nos jambes et exécute sur nos têtes des roulements fantastiques – une corde laissée à terre roule sur nos genoux, comme un reptile elle s’enroule autour de la taille d’un spectateur et s’y noue d’elle-même. L’épouvante croît, l’horreur est à son […]

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Petit Journal

7 septembre 1865

À propos des Davenport

CAUSERIE

Voltaire disait jadis : « Le superflu, chose si nécessaire » ; on pourrait aujourd’hui dire : « Le merveilleux, chose si naturelle. »

Depuis quelque temps, en effet, l’on n’entend parler que de prodiges. Le magnétisme commença, les tables tournantes suivirent, le spiritisme vint ensuite.

Après M. Home, de fantastique mémoire, nous avons maintenant à Paris les frères Davenport, qui, eux aussi, travaillent dans le phénoménal et le surnaturel.

Ces jumeaux du sortilège nous viennent d’Angleterre, et l’autre soir ils donnaient à Passy, chez M. et Mme. Bernard Derosne, une séance à laquelle je n’ai point assisté, mais dont on m’a fait d’incomparables récits.

Vous vous rappelez l’exclamation d’un personnage de Victor Hugo : Croyez-vous donc qu’on soi si bien dans une armoire ?

Les frères Davenport – à ce qu’il faut penser - trouvent que l’armoire a du bon puisque c’est dans un de ces meubles qu’ils opèrent.

Cet ustensile, qu’ils emportent partout avec eux, peut contenir trois personnes.

Les virtuoses de l’extraordinaire s’y installent, chacun d’un côté ; on les garotte comme l’homme à la corde indienne de l’Hippodrome ; puis aussitôt la fantasmagorie commence, au milieu d’une demi-obscurité.

Ce sont des mains qui passent à travers la lucarne ménagée dans une des portes de l’armoire mystérieuse ; ce sont des tambours de basque qui jouent tout seuls, des cloches qui tintent, des guitares qui se pincent elles-mêmes, des violons qui promènent spontanément leurs cordes sur l’archet.

Bref, un charivari aussi tapageur qu’incompréhensible.

D’autres fois, les frères Davenport se détachent et se rattachent à la minute, sans le secours apparent d’aucun compère.

Et la séance continue ainsi sur ces données bizarres, et les plus clairvoyants déclarent y perdre leur latin.

Puissent du moins les constatations dont je me fais l’écho, constatations dont chacun sera à même de vérifier, si les frères Davenport donnent, comme on le prétend, une prochaine représentation publique et payante.

Si maintenant le lecteur daignait me demander mon avis personnel sur la question, j’avoue que je serais singulièrement embarrassé.

En prenant pour réels tous les faits dont je n’ai pas été témoin, mais qui me sont affirmés, j’avoue que je ne comprendrais que difficilement l’intervention des esprits dans ces plaisanteries réjouissantes.

Supposer que les habitants des mondes supérieurs se dérangeraient ainsi pour venir nous donner la comédie au bénéfice de leurs évocateurs, c’est rapetisser tristement, à mon sens, la grande idée d’une autre vie.

Une seule fois, je pris part à une expérience de spiritisme.

Un des assistants, avec le plus splendide sérieux du monde, somma feu Socrate de vouloir bien se mettre aux ordres de la société et de saisir un crayon placé sur une planchette pour nous renseigner sur l’issue de la guerre d’Amérique, alors en pleine activité.

Je puis le dire, l’obéissance de Socrate me parut, en cette circonstance, une condescendance exagérée. D’autant plus que la guerre d’Amérique ne devait pas être tout à fait un sujet dans ses cordes.

De ces applications légèrement saugrenues en spiritisme, faut-il conclure à une absolue négation du principe même ? Ce serait aller trop loin peut-être.

Pour ma part cependant, j’aurai toujours la faiblesse de trouver que ceux qui demandent aux pratiques surnaturelles des prodiges puérils, vont chercher bien loin ce qu’ils ont sous la main.

Je serais désolé de nuire aux exercices des frères Davenport ; néanmoins je suis forcé de confesser qu’il est des miracles que je préfère infiniment aux leurs.

Les miracles, nous n’y prenons pas garde, parce que, suivant l’expression de La Palisse,

L’accoutumance ainsi nous rend tout familier.

Les mêmes gens qui applaudissent avec stupéfaction des mains quand un guéridon tape des pieds ou qu’un cor de chasse exécute des gammes, les mêmes gens voient avec une parfaite indifférence un gland chétif produire un chêne immense.

Chacun son goût.

Pierre Véron

07/07/1865 Comunicação
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