Manuscrito
Chât[eau] 6 décembre 1845
Je n’ai pas attendu pour te plaindre, ma chère Amélie, le malheureux évènement que m’annonce ta dernière ; d'après ce que tu nous avais écrit et ce que Mme Gendron nous avait dit, je m’attendais chaque jour à recevoir cette mauvaise nouvelle : il est bien triste et bien malheureux de quitter la vie quand on ne fait que commencer à en jouir, tandis que d’autres qui ont parcouru une longue carrière pourraient sans autant de regrets la terminer : comme tu me le dis il n’est pas dans la nature de l’homme d’être parfaitement heureux, il faut nous contenter de la portion qui nous est départie. Je conçois combien cela a dû affecter M. Rivail, je désire bien apprendre son rétablissement.
Tu as dû être bien contrariée dans de pareils moments d’avoir à t’occuper de sous-maîtresse et de ton intérieur de maison ; il faut espérer que tu vas être plus tranquille, heureux encore que ta santé n’en souffre pas trop.
Je diffère de quelques jours pour t'annoncer que je suis parvenu à avoir des marrons : le Lebert est venu il y a huit jours et je lui avais retenu des marrons pour aujourd’hui : le même ne le voyant pas venir j’avais chargé cette marchande de fruits de m’en acheter ; elle est venue fort tard avec un homme qui m’en a apporté deux boisseaux qui auraient convenu pour l’année et que j’ai été obligé de renvoyer en l’indemnisant. Cette femme m’en a acheté de plus un boisseau qui est absolument le tri parce qu’elle de l’a trouvé à 1 f. de moins mais qui sont si petits qu’il n’est pas possible que je puisse les envoyer. Je suis donc
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forcé de les garder, quoique je ne puisse espérer les manger tous. La récolte a été bien médiocre et ils sont si petits que l’on hésite à en envoyer, cela n’empêche pas de les payer comme l’année dernière.
Je ne sais si je t’ai écrit que Mme de Freuville a terminé sa carrière. Elle a été si affectée d’apprendre la mort de M. Ledoux qu’elle ne lui a pas survécu longtemps. Nous avons eu la semaine dernière deux suicides, une ancienne domestique de M. Marais qui avait placé toutes ses épargnes chez M. Edouard, et M. Trosseau qui s’est brûlé la cervelle d’un coup de pistolet.
La vieillière est vendue à M. Levillain, on dit 90,000 fr. et qu’il n’est que le prête-nom de Mme Marais qui doit venir habiter cette terre, tandis que son mari ira rétablir la sienne à Alger.
Tu aurais pu répondre à Félix que je n’ai aucun fonds à placer dans ce moment. Je t’avais parlé des craintes que j’avais d’être remplacé à l’échéance par M. Diot ce qui ne m’arrangeait pas puisqu'on ne peut plus placer qu’à 4 ce qui diminue d’un cinquième.
Il y a je ne sais combien de banqueroutes au Mans, cinq ou six, dans les notaires, banquiers et gens d’affaires, cela inquiétait M. Mauboussin qui voulait être en mesure de pouvoir rembourser toutes les personnes qui se présentaient ; on dit son fils nommé consul à Jérusalem.
Les placements dont tu me parles en actions de la banque doivent en effet être un bon placement mais c’est effrayant d’acheter des actions 3,300 dont le capital primitif était de 1000 fr. avec toutes les entreprises de chemins de fer, l’argent ne devrait pas être si commun, je ne me rappelle pas quel était le dividende des actions de la Banque et par conséquent quel est le taux de l'intérêt.
Je viens d’envoyer chez Fourmont, qui m’a fait dire qu’il ne pouvait encore marcher sans souffrir et qu’il ne partirait que vers Noël, d’ici-là les marrons auront le temps de ressuyer ; il pleut presque continuellement.
Adieu ma chère amie je t’embrasse ; donne-nous souvent de tes nouvelles ; distribue respect compliments et amitiés. Ton père JB.
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Ma pauvre mère que je te plains, c'est un des plus grands chagrins que l’on puisse avoir qui est-ce qui n’en éprouve dans sa vie, il faut penser à ceux qui nous restent et se faire une raison, nous la regrettons beaucoup et nous avons bien part à votre affliction.
Nos santés sont toujours les mêmes, mes étouffements augmentent beaucoup, il n’y a que mes cigarettes qui me les arrêtent pour le moment. J’emploie l’éther, la cigarette <Raspail> j’ai trouvé moyen par madame Brette d’avoir les cigarettes Spie au Mans j’en fais venir 3 boites, j’en brûle quelquefois une par jour. Hier je n’ai pas pu me remuer sans avoir une crise, et aujourd'hui je n’en ai pas éprouvé et je suis plus à mon aise.
Surtout donne-nous de vos nouvelles car nous serons bien inquiets de vos santés, je t’embrasse de tout mon cœur.
Ta mère.
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Madame Rivail
18 Rue Mauconseil
à Paris
[Cachet départ :] CHÂTEAU-DU-LOIR (71) 7 DEC 1845
[Cachet arrivée :] PARIS 12 (60) 8 DEC 45