Manuscrito
Dimanche 11 janvier 1846
Je te remercie aussi, ma chère fille, de tes bons souhaits à l’occasion du renouvellement de l’année, pour moi ce sera sûrement comme les précédentes ; affaiblissement, réclusion, tristesse et ennui, voilà mon existence qu’il faut bien supporter.
J’ai remis mercredi à Frédéric un sac de noix et amandes, un sac de marrons, environ 2 boisseaux et une corbeille contenant 8 fromages qui je crois t’arriveront en bon état, mais c’est ma dernière corbeille et si tu n’en renvoies je ne pourrai plus quand on <ira> t’en renvoyer ; j’ai été bien contrarié de ne pas t’envoyer tes marrons plus tôt. Fourmont espérait toujours pouvoir porter et il ne sait encore quand il le pourra. Les marrons n’en seront que mieux parce que j’ai pu les faire bien sécher ce qui les fait paraître encore plus petits. Ceux de Mme Gatine sont plus beaux, ou moins petits. Je lui envoie de même.
C’est bien dommage, pouvant avoir des morceaux de pâté de foie gras, qu’on n’ait pas l’occasion pour en envoyer, celui que tu as envoyé était excellent.
Tu as sûrement appris la banqueroute bien extraordinaire que vient de faire M. Mauboussin, où personne de ce pays s’y est paré. Il y a au moins quinze jours qu’il écrivait à sa pauvre mère qu’il ne pouvait venir la voir, que si elle voulait venir il lui enverrait sa voiture, quoiqu’elle ne sût rien, elle trouva cela extraordinaire et partit de suite dans la diligence et elle arriva juste au moment où les créanciers étaient assemblés. On avait parlé d’abord de 4 millions, mais il paraîtrait que ce n’est que 1,600,000 dont 1100 mille francs d’actif ; il proposait 50% ce qu’on n’a pas voulu accepter ; on est indigné et il est en prison depuis environ une quinzaine de jours, c’est bien fâcheux pour la pauvre mère qui doit bientôt revenir. François Mousseron et ses enfants y sont pour de fortes sommes.
Tu dois être débarrassée de tes embarras du renouvellement d’année : tes sous-maitresses doivent être rétablies, ton mari aussi, mais l’évènement malheureux que tu as éprouvé doit vous être encore bien présent, il n’y a que le temps qui puisse alléger un peu la perte de cette pauvre petite Louise. Je te plains bien sincèrement. Je conçois ton chagrin, ta grande occupation t’a fait un peu de diversion, l’isolement te restera longtemps. As-tu eu une bonne rentrée car tu n’as pu encore en parler.
Je t’ai envoyé votre reconnaissance pour le prêt de 5000 fr qui a été remboursé afin que vous m’en renvoyiez un autre pour celui de 8000 qui me dira la date de cette obligation, le nom du débiteur, l’échéance et la nature de la propriété sur lesquelles portera l’inscription.
J’ai le certificat de vie de ta mère que je t’enverrai dans la première lettre.
M. d’Etricher vient d’acheter la maison Guiboust, il fera des <communs> au printemps et M. Chevalier et Mme Potier s’y établiront au printemps.
Mlle Gabeau se marie demain avec un notaire de Tours, dont on dit que l’étude rapporte 30,000 fr. Mardi grande soirée de noces le jeudi, une autre chez Mme Gendron qui nous a amené son fils ces jours-ci.
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Nous sommes toujours paresseux pour t’écrire, ne nous imite pas et donne-nous souvent de tes nouvelles, je t’embrasse, amitiés à ton mari et à la famille Musset. Ton père. JB
P.S. Frédéric doit arriver à Paris jeudi ou vendredi prochain.
Madame
Madame Rivail
18 rue Mauconseil
À Paris
[Cachet départ :] CHÂTEAU-DU-LOIR (71) 12 JANV 1847
[Cachet arrivée :] PARIS 12 (60) 13 JANV <46>
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Je te remercie ma bonne amie des vœux que tu fais pour moi, pourvu que mes souffrances n’augmentent pas, je ne me plaindrais pas trop car dans ce moment j’ai mal partout. Le corps ce sont des douleurs poignantes mais qui ne durent pas.
Si je n’étais pas forcée d’aller dans ma cuisine et donnée tout ce sur l’on a besoin j’aurais beaucoup d’accès d’étouffements car lorsque j’ai fumé j’en ai pour une heure ou deux sans étouffer ce qui me rend un grand service mais cela sera très cher, ma cigarette ne me fait que 3 fois.
Je calcule qu’il m’en faudra de 36 à 40 fr par an. Je ne t’en demande pas parce que la famille de Mme Lebrun sont au Mans et elle a la complaisance de m’en faire venir.
Tu as bien raison, nous devons te paraître très extraordinaires comment nous mangeons ce que tu as la bonté de nous envoyer et nous oublions tous les deux de t’en remercier. Nous avons trouvé excellent le pâté de foie d’oie d’une bonté parfaite et le pâté de même.
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Ton café Moka est très bon, j’en ai fait cadeau un paquet à Mme Lebrun, si bien qu’elle m’a priée de lui en faire venir 3 paquets comme ces 2 paquets que tu m’as envoyés et tu me diras le prix.
Je fais des vœux pour vos santés et je te recommande bien d’avoir la tête bien couverte pour tes épanchements d’air, cela est très essentiel. Je te commande encore le safran, tous les premiers de la pleine lune pendant 3 jours je t’en prie de le faire ; pour me faire plaisir.
Pour mes commissions je ne me rappelle plus ce que tu as écrit sur ton calpin, je veux bien dix livres de sucre
3 paquets de Moka (Chicorée) pour Mme Lebrun
6 paquets de vermicelle s’il n’est pas trop augmenté
4 gros de safran
des souliers fourrés
(regarde ton agenda)
Je n’ai pas pu finir tes bas pour les envoyer, je ne peux pas tricoter 3 heures de suite parce que mon bras droit s’engourdit et cela m’étouffe. Je vous embrasse de tout mon cœur. Ta mère