Manuscrito
Paris, ce 25 avril 1866.
Mon cher Monsieur Lampérière,
Il vient de se produire, à ma connaissance, un fait assez rare, je dirai même exceptionnel, que je crois devoir vous soumettre, car il contient sans doute un problème dont la solution ne me paraît pas entièrement conforme à la donnée du Livre des Esprits.
Ce fait, le voici :
Le 15 de ce mois, une Dame, demeurant rue Servan, 4, (11e arrondissement), enceinte depuis 4 mois, a mis au monde par suite d'avortement, un enfant, ou plutôt un fœtus vivant. La vie n'était pas très active, mais elle était suffisante pour produire des mouvements. Il n'y a pas eu de vagissements, les organes n'étant évidemment pas assez développés pour les produire. Au bout d'une heure, les mouvements ayant cessé, le père crut que la vie était éteinte, et s'en alla faire, à la Mairie, la déclaration du décès. Mais quand le médecin vérificateur voulut s'assurer de la mort du fœtus, il put
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percevoir distinctement les battements du cœur ; la vie existait donc encore. On approcha l'enfant du feu, afin que la chaleur activât la circulation du sang. Alors, la vie reparut, les membres se mirent en mouvement avec plus d'activité, peut-être, qu'au moment où l'enfant sortit du sein de sa mère.
L'enfant n'étant pas né viable, devait nécessairement mourir, mais la mort n'eut lieu qu'après une existence de dix heures. »
Je crois qu'il y a dans ce fait matière à une étude sur l'incarnation. En effet, le livre des Esprits dit que lorsque l'Esprit doit s'incarner, il est saisi d'un trouble qui commence au moment de la conception et qui augmente graduellement jusqu'au jour de la naissance, qui est l'instant vrai où l'Esprit s'incarne dans le corps qu'il a choisi. S'il en était ainsi, dans le fait que j'ai cité, la grossesse n'ayant pas encore atteint la moitié de son terme, l'incarnation de l'Esprit n'aurait pu avoir lieu ; il aurait été troublé, mais non incarné et, partant, il n'aurait pu communiquer de mouvements à son corps. À mon avis, la question se pose donc ainsi : ou l'incarnation est complète dès le jour où l'enfant prend vie dans le sein de sa mère, et non pas au moment de sa naissance, ce qui modifierait ce que le livre des Esprits dit à ce sujet ; ou bien, dans le fait que j'ai cité, les mouvements seraient uniquement dus au principe vital, ce qui me paraîtrait peu admissible, le principe vital n'ayant pas de volonté, et le mouvement des membres ne pouvant se produire sans qu'une volonté le détermine.
Si vous croyez, mon cher Monsieur Lampérière, que cette question vaille la peine d'être étudiée, indépendamment des efforts que vous ferez pour la résoudre, je serais heureux que vous la soumettiez à notre cher Maître, monsieur Allan Kardec, qui saura bien déchirer le voile, si toutefois il y en a un.
Dans le cas où Monsieur Allan Kardec voudrait s'occuper de cette question en séance générale, je vous serais bien reconnaissant si vous vouliez obtenir de son obligeance habituelle, une entrée pour votre tout dévoué serviteur,
A. Nivard
10, avenue Parmentier