Manuscrito
Discours du 11 septembre 1848
Mesdames, Messieurs,
La Fontaine, dans une de ses plus jolies fables, a dit : qui croirait qu’un lion d’un rat eût affaire ? et il démontre dans un apologue plein de finesse, que les plus grandes et les plus petites causes s’enchaînent et se prêtent un mutuel appui : Nous dirons aussi, nous, en renversant les termes de la proposition : qui aurait cru qu’une innocente distribution de prix eut à démêler avec la république ? Nous pouvons ajouter également : qui croirait que la république ait affaire d’une république ? Au premier abord des intérêts aussi vastes semblent n’avoir rien de commun avec une satisfaction donnée à quelques enfants ; c’est la montagne à côté du grain de sable, le mer à côté d’une goutte d’eau ; mais les gouttes d’eau réunies forment la mer, et les grains de sable amoncelés forment la montagne. C’est ainsi que dans l’ordre moral, comme dans l’ordre physique tout est lié dans le monde ; c’est l’application qui peut en être faite à la cause de notre réunion en ce jour que je vais essayer démontrer en peu de mots.
Vous savez, Mesdames et Messieurs, que la suppression des distributions de prix a été agitée et que la plupart des établissements privés ont cru devoir s’abstenir d’en faire cette année. Diverses opinions ayant été émises sur ce sujet dans le corps des instituteurs, une enquête a été faite à domicile pour recueillir les avis de chacun ; elle a donné une immense majorité en faveur de la négative absolue ; une moyenne assez peu nombreuse a été d’avis de faire des distributions dans l’intérieur sans aucun apparat ; enfin une très faible minorité s’est prononcée en faveur des distributions solennelles.
Les sociétés des instituteurs et des institutions, des maîtres et maîtresses de pension en ont en conséquence donné avis, soit directement, soit par la voie des journaux, en invitant chacun à se conformer au vœu de la majorité. Nous avons été de l’avis de la minorité et nous avons cru devoir persister dans notre opinion par des raisons qui ne sont pas sans importance et qu’il peut être utile d’exposer.
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Un des premiers motifs que l’on a fait valoir en faveur de la suppression est l’état des affaires. La commotion qui a compromis tant d’existences n’a épargné personne, et les maisons d’éducation en ont reçu un contre-coup fâcheux ; plusieurs établissements mêmes accablés par des charges écrasantes, ont été ruinés sans retour. Dans une situation aussi critique les frais toujours considérables d’une distribution des prix devenaient pour tous une charge onéreuse, pour quelques-uns même une impossibilité, c’est ce que les parents ont compris en général, car nulle part on ne s’est étonné de la décision de la société des instituteurs. Eh bien ! Messieurs, c’est précisément dans la situation même des affaires que nous puisons notre principal argument en faveur du maintien des distributions.
Dans une calamité publique chacun doit son concours en raison de ses facultés ; se mettre à l’écart n’est pas le fait d’un bon citoyen ; et ceci s’applique aussi bien en matière d’économie sociale qu’en matière de dévouement personnel. En examinant les causes de la stagnation des affaires Or il est avéré que la stagnation des affaires ne tient point à la pénurie d’argent, mais au défaut de circulation ; l’argent existe comme aux temps les plus prospères ; seulement il se cache, ou pour mieux dire on le cache ; c’est ce qui arrive dans toutes les révolutions ; puis, peu à peu, à mesure que la confiance renaît, il se montre d’abord timidement, comme ces animaux craintifs qui au moindre bruit, rentrent dans leur trou, et sortent de temps en temps pour s’assurer s’il n’y a plus de danger.
Dans les moments de crise, chacun donc, à tort ou à raison, restreint ses dépenses ; l’un remet à un autre temps d’acheter un chapeau, celui-ci un meuble, un autre de faire un habit etc. À leur tour le chapelier, le marchand de meubles, le tailleur sont forcés de réduire leurs frais et le nombre de leurs ouvriers ; c’est ainsi que de proche en proche tout s’enchaîne et que la misère se propage ; or toutes ces dépenses isolées sont les gouttes d’eau qui font la mer, ou les grains de sable qui font la montagne.
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Ce n’est certes pas une exagération de supposer dans Paris 50,000 individus qui pourraient sans grande gène dépenser l’un dans l’autre 200 fr pour des choses dont ils ne se passeraient pas en temps ordinaire, mais qu’ils suppriment sans motif très impérieux en raison des circonstances ; or, 50,000 personnes à 200 fr cela fait 10 millions ; et 10 millions de plus dans la circulation sont d’autant moins une bagatelle qu’ils n’entrent pas dans une poche pour y rester, mais pour en ressortir aussitôt de cent manières différentes, ce qui peut dans un mois en décupler le mouvement et retourne en définitive au profit de ceux-mêmes qui ont dépensé.
Appliquant ce raisonnement à la question des prix, je dirai que cette spécialité est l’objet d’un commerce extrêmement important, et alimente un nombre infini d’industries. Une seule maison de Tours fait ordinairement pour cette seule chose pour 800,000 fr d’affaires par an, et occupe plusieurs centaines d'ouvriers ; plusieurs autres maisons en font habituellement pour un demi-million. À la librairie proprement dite se rattachent : l’imprimerie, la reliure, la gravure, la dorure, le cartonnage, la papeterie, la mécanique etc. Or, que par suite d’une convention générale toute distribution de prix soit supprimée en France, une foule de maisons seront nécessairement ruinées, et l’on sait les ricochets que produit la chute d’une maison de commerce.
La suppression générale des prix, en temps ordinaire, serait une chose fâcheuse ; dans ce temps-ci ce serait une calamité de plus ajoutée à toutes les autres. Loin donc d’en voter la suppression, il aurait fallu les exciter, les encourager dans l’intérêt public qui rejaillit nécessairement sur les intérêts particuliers.
La seconde opinion émise est celle des distributions sans solennité, dans l’intérieur, en présence des élèves seuls, et cela dans la vue de restreindre les dépenses sans priver les enfants de leurs récompenses. Ce système est un terme moyen qui a les inconvénients des deux autres sans en avoir les avantages.
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Ôter la solennité, c’est ôter la moitié de la valeur des récompenses ; posséder quelques livres est peu de chose ; les recevoir en public c’est tout ; il y a dans les applaudissements dont on est l’objet, quelque chose qui nous grandit, et double à nos yeux le mérite d’un témoignage de satisfaction.
Au point de vue d’économie sociale, je ferai les mêmes réflexions que j’ai faites au sujet des livres. La solennité d’une distribution de prix est une fête de famille qui donne toujours lieu à quelques petits extras de toilette ou autres choses ; ne serait-ce que le coiffeur, un blanchissage de robe, un bout de ruban, une fleur et une foule de petits riens inaperçus qui, pour chacun sont peu de chose, mais qui multipliés n’en font pas moins une somme totale importante.
Ajoutez à cela l’influence de l’exemple. Beaucoup de gens craignent sans savoir pourquoi ; uniquement parce que d’autres ont peur. Il est telles personnes jouissant de 20,000 francs de rente qui se plaignent de la dureté des temps, parce que tout le monde se plaint ; qui croient que nous touchons à la fin du monde parce que la rente a baissé ; qui se disent ruinées parce qu’elles auront perdu quelques milliers de francs qu’en d’autre temps elles auraient peut-être follement dépensés ; alors pour elles il n’y a pas de petites économies : il faut se restreindre sur tout : table, toilette, vêtements, parures, cadeaux, salaires tout est mis à la réforme. Mais quand on voit un certain mouvement, la confiance renaît et se propage ; il y a tant de gens qui ne craignent plus rien quand ils voient que les autres n’ont plus peur !
Telles sont, Mesdames et Messieurs, les raisons qui nous ont engagés, contrairement à l’avis de la majorité des instituteurs, à ne rien changer à nos habitudes à l’égard de la distribution des prix ; assurément, je ne vous le cache pas, c’est un sacrifice ; mais en le faisant nous croyons faire acte de bons citoyens.
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Ne croyez pas pourtant, Mesdames et Messieurs, que je veuille faire ici une vaine parade de sentiments patriotiques ; il entre peut-être dans les motifs que j’ai exposés quelque peu d’égoïsme ; car comme je l’ai dit, l’intérêt particulier est la conséquence de l’intérêt général ; contribuer à l’intérêt de tous, c’est travailler à son propre intérêt ; si tout le monde pensait ainsi, la stagnation des affaires cesserait bientôt, et tout le monde y trouverait son compte. Il en est de cela comme de ces bateleurs qui, sur la place publique, invitent les passants à mettre la main à la poche ; dès que l’un a donné l’exemple, d’autres ne tardent pas à l’imiter. Eh bien ! Dans les crises commerciales que les plus hardis mettent les premiers la main à la poche et tout le monde s’en trouvera bien.
Un autre motif allégué pour modifier le système des distributions des prix a été précisé dans les abus auxquels ces sortes de distributions donnent lieu, et dans les désagréments sans nombre dont elles sont la source pour les chefs d’établissement ; ces abus ne sont que trop réels et résultent des exigences qui passent souvent toute mesure raisonnable. Dans beaucoup de cas, certains prix sont imposés à l’instituteur, sans égard pour son opinion personnelle et pour sa compétence assurément plus grande pour juger du mérite, que des étrangers qui s’en rapportent trop aveuglément aux dires des enfants. Celui qui n’est pas assez fort pour braver ces exigences, cède, et pour éviter les jalousies est entraîné à multiplier les prix outre mesure. L’esprit de concurrence venant ensuite à s’en mêler, et chacun voulant renchérir sur son voisin, il en résulte dans certains cas une profusion ridicule. Les distributions des prix sont ainsi dégénérées en distributions de livres, que de récompenses accordées au mérite sont devenues de simples cadeaux faits par l’instituteur à ses élèves.
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L’affectation d’un prix à telle ou telle faculté, n’est plus alors qu’une formalité sans conséquence ; d’où il suit que l’enfant certain d’avoir l’honneur et le profit sans la peine, est conduit par un raisonnement on ne peut pas plus logique, à ne pas se donner une peine inutile ; de telle sorte qu’au lieu d’un encouragement au travail, les prix peuvent devenir des primes à la paresse. Cela me rappelle toujours cet enfant qui disait à ses camarades : j’aurai le 1er prix de telle chose ; toi ! lui dirent les autres ce serait une mauvaise plaisanterie ; tu veux donc te faire moquer de toi. C’est égal dit-il je l’aurai ; parce que maman a dit qu’il le fallait, et que sans cela elle me retirerait. Voilà certes un enfant bien encouragé ! Aussi a-t-on vu, (et ne croyez pas que ce soit un compte fait à plaisir) donner, à défaut de prix de sciences, des prix de santé et de bon appétit.
Ces abus, Mesdames et Messieurs, ne sont que trop réels ; c’est parce qu’ils sont pénétrés de leur importance, et des fâcheux effets qu’ils produisent sur les enfants, que beaucoup d’instituteurs, dans un but qu’on ne saurait trop louer, ont voulu ramener les distributions des prix à leur destination primitive, en les renfermant dans des limites rationnelles.
Vous savez, Mesdames et Messieurs, que pour ce qui nous concerne, nous avons de tout temps protesté contre cet abus, et que nous nous sommes appliqués à l’éviter ; aussi nous associerons-nous de grand cœur à toutes les réformes qui pourront être tentées à cet égard, puisque nous les avons déjà opérées. Si le nombre des prix que nous donnons est considérable, c’est parce que l’établissement est nombreux ; et cependant, le nombre de ces prix est proportionnellement moindre que dans certains établissements, parce que la règle des autres n’a jamais été un guide pour nous ; nous faisons ce que nous jugeons à propos, ce que nous croyons juste, sans nous inquiéter de ce qui se fait ailleurs dut-on y faire dix fois plus encore que nous.
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Ce n’est pas que les suggestions pour nous faire donner des prix forcés nous aient manqué, surtout au commencement, mais il est juste de dire qu’elles sont devenues de plus en plus rares à mesure qu’on a reconnu la fermeté de notre opinion à cet égard. Je ne cacherai pas que notre manque de condescendance sous ce rapport, nous a fait dans le principe perdre quelques élèves, ce qui n’a pas empêché, comme vous le savez, la prospérité croissante de l’établissement, et n’a pas été pour nous un motif de dévier de notre conduite. Quand des enfants tiennent à ceux qui les élèvent par des liens si faibles qu’il suffise pour les rompre d’une circonstance aussi futile, d’un prix de moins, d’un 2ème prix au lieu d’un 1er qu’on espérait, d’un prix supérieur donné à une voisine, on conçoit qu’on doit fort peu tenir ; aussi quand cela nous est arrivé n’avons-nous jamais fait la moindre démarche pour les ramener ; celles qui sont rentrées sont revenues de leur plein gré. On s’attache aux enfants en raison de l’attachement qu’ils nous témoignent eux-mêmes et des bons procédés dont on est l’objet ; quant à ceux que le moindre vent peut éloigner, on les regarde comme des oiseaux de passage sur lesquels on ne fait aucun fonds ni pour le présent ni pour l’avenir ; vouloir les retenir par des bassesses, ce serait abaisser sa propre dignité ; c’est ce que nous n’avons jamais fait, et ce que nous ne ferons jamais ; aussi loin d’y perdre y avons-nous gagné en estime et en considération.
Nous avons, comme on le sait, pour la répartition des prix, des règles fixes exemples d’arbitraire, qui en font des récompenses sérieuses, et non des cadeaux jetés au vent ; nous voulons que les enfants y puisent un véritable encouragement, et que les parents puissent s’en féliciter ; qu’à côté de l’amour propre satisfait, ils ne soient pas exposés à entendre par derrière les sarcasmes et les quolibets que l’on n’épargne pas aux prix de faveur. Ceux qui espéraient trouver ailleurs plus de complaisance, sont parfaitement libres.
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Quant à nous, la crainte de perdre quelques élèves ne modifiera en rien notre ligne de conduite, parce que nous sommes du nombre de ceux qui prennent l’éducation au sérieux.
Je ne serais pas revenu sur ces principes, déjà plusieurs fois nettement et franchement exprimés devant vous, si cette question n’avait pas été soulevée au sujet de la réforme projetée, et si je n’avais cru nécessaire de rappeler que nous avons été des premiers à signaler les abus dont on se plaint avec tant de raison.
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Mes chères enfants,
Je ne terminerai pas sans vous adresser quelques paroles de circonstance. Vous avez entendu ce que je viens de dire sur les motifs allégués pour la suppression des prix cette année. Une autre proposition a été faite à cet égard, et c’est à vous que je veux la communiquer.
Dans quelques maisons il n’y a pas eu de prix sur la demande même des élèves qui ont désiré que la somme dépensée à cette occasion fût employée en bonnes œuvres. C’est là une belle et noble pensée, et nous sommes convaincus que les sentiments de piété et de charité chrétienne qui vous animent et que nous nous efforçons de vous inspirer de concert avec le digne clergé de Saint Eustache, vous auraient fait accueillir avec empressement une proposition de cette nature si elle vous eût été faite.
Qu’est-ce en effet que la possession de quelques livres ? l’honneur du triomphe ne vaut-il pas cent fois plus ? Rappelez-vous qu’une simple couronne de laurier était jadis la seule récompense des vainqueurs. Assurément l’idée que la privation de ces mêmes livres pouvait donner du pain pour quelques jours à de pauvres familles, vous y eut fait renoncer de grand cœur, et vous eut fait recevoir avec plus de joie encore la simple attestation du prix que vous auriez mérité, en pensant que votre sacrifice était une bonne action, car une bonne action sans sacrifice a peu de mérite. Nous y avons pensé, et nous avons un instant balancé. Si nous ne l’avons pas fait, ce qui du reste n’eut été qu’avec votre libre consentement, c’est que nous avons été dominés par les graves considérations que j’ai fait valoir en commençant, et par la conviction qu’en définitive cette dépense profitant à l’industrie tournait aussi au profit des malheureux ouvriers.
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J’ajouterai, pour terminer, deux mots de politique sérieuse sur une question à laquelle vous êtes gravement intéressées. Nous approchons d’une époque bien intéressante pour vous, époque que vous attendez chaque année avec impatience : c’est celle du jour de l’an. Que diriez-vous si, en raison des circonstances, les parents allaient s’entendre pour ne pas donner d’étrennes ? Quelle catastrophe ! Ce serait assurément là un des plus grands malheurs enfantés par la révolution. Faites donc des vœux pour que la reprise des affaires n’amène pas une aussi grande calamité. Priez vos parents, dans l’intérêt du commerce, bien entendu, de ne pas prendre une aussi fatale résolution ; priez-les même, encore dans l’intérêt du commerce de vous en donner plus qu’à l’ordinaire ; et afin de leur ôter tout prétexte plausible, travaillez si bien, conduisez-vous si bien, qu’ils soient forcés de vous en donner, toujours dans l’intérêt du commerce.
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